Οι λέξεις έχουν τη δική τους ιστορία

Το ιστολόγιο του Νίκου Σαραντάκου, για τη γλώσσα, τη λογοτεχνία και… όλα τα άλλα

21 avril 1967, 50 ans après

Texte original ici.

Aujourd’hui, cinquante ans nous séparent de la triste journée du 21 avril 1967. Nous avons déjà parlé sur ce blog de nos souvenirs de cette journée et j’ai publié d’autres fois les souvenirs d’autres personnes. Dimanche prochain nous verrons un texte littéraire contre la dictature, mais aujourd’hui j’ai opté pour un témoignage. Je publie un extrait assez conséquent du témoignage de Panayotis Kanellákis, qui fut enfermé et torturé très longtemps dans les geôles de la Section spéciale d’investigation-Police militaire grecque (SSI-PMG) en 1973. Je tire ce texte du livre distribué samedi dernier avec le journal «Εφημερίδα των Συντακτών» (Journal des rédacteurs).

Panayotis Kanellákis (1942-2009), avocat, était président du Mouvement gréco-européen des jeunes (ΕΚΙΝ). Il a été arrêté la première fois en mai 1972 et la seconde en mars 1973, où il fut sauvagement torturé.

1er mars 1973, jeudi

Des membres de la Sécurité d’Athènes m’arrêtent chez moi à 7h00 du matin et me conduisent à la SSI-PMG, derrière l’ambassade des États-Unis.

Sans trop de formalités, ils enlèvent tout ce que j’ai sur moi, montre, ceinture, argent, et m’enferment dans la cellule n° 5. C’est une pièce excessivement grande, environ 8×5 et 4 mètres de hauteur. Unique meuble : un lit au milieu.

Je reste seul. Silence.

Au bout d’une demi-heure environ, la porte s’ouvre et entre le « Berger » (Yannis Anguélis). Il est habillé en civil et comme j’ai appris plus tard il est caporal conscrit. Il me regarde dans les yeux et tente de prendre un air méchant. Il s’approche et me met un coup de poing sur l’épaule. Je lui dis « fais gaffe, il se peut qu’ils n’ont pas prévu de me passer à tabac et tu auras des histoires ». Il s’en va sans répondre. Il revient au bout de dix minutes. Avec deux autres, Mihális Pétrou et un autre, provincial abruti et probablement intellectuellement attardé. Le passage à tabac commence. Ça dure environ une demi-heure. En même temps, ils m’insultent et me menacent. Ils essaient de s’énerver avec ce qu’ils disent.

Ils me laissent de nouveau seul. Je me tâte. Ils ne m’ont laissé aucune trace apparente et je ne ressens pas une quelconque douleur particulière. Je suis content de moi. Je ne suis tombé par terre qu’une seule fois à genoux et je me suis relevé aussitôt. La douleur n’était pas insupportable. Je n’ai pas pleuré, ni crié fort. D’une façon étrange, je me réjouis d’avoir connu l’expérience du passage à tabac.

Sous peu, ils me transfèrent à la cellule n° 3. Sur le chemin, ils me mettent quelques coups de pied. La cellule est petite.

Vers midi, ils rentrent à trois. L’un d’eux est M. Pétrou. Ils recommencent. Cette fois-ci, j’ai eu mal.

Pour déjeuner, ils me donnent de la soupe au poulet. J’entends des cris déchirants venant de la cellule n° 4. Il doit s’agir de quelqu’un de très jeune. Je commence à avoir peur. Je m’endors un peu. Je suis réveillé par un nouveau PM. Il me file des coups de poing et des claques. Pétrou intervient : « Ne le caresse pas, il verra plus tard ce qu’il l’attend ». Ils s’en vont. Je frappe à la porte et je crie que je suis malade, que j’ai besoin d’être vu par un médecin. Aucune réponse.

Pour le dîner, j’ai du riz aux épinards et un œuf. Mon corps commence à me faire mal. J’ai mal à la tête et froid. Je me couche pour dormir tout habillé. Vers 23h00, la porte s’ouvre. Ils me sortent du lit et ils l’enlèvent. Ils me donnent une chaise, un secrétaire et de quoi écrire. Le capitaine Tsálas me dit : « Écris tout ce que tu sais qui nous intéresse ».

 

2 mars 1973, vendredi

 

Je me mets à écrire. J’ai sommeil et froid. J’écris toute la nuit et je dors à moitié, assis. Au matin, je leur rends environ quatre feuillets de concours.

La cigarette me manque terriblement. À un moment, quelqu’un en civil entre dans ma cellule et me dit qu’il est médecin. Il me traite humainement. Je suis ému. Je lui dis qu’ils me frappent sans pitié. Il se révolte. Il jure entre les dents. Ensuite, il m’examine. Tension et pouls. Il semble satisfait. Il me rassure et il me donne vraiment du courage. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre le rôle joué par le docteur Kófas.

À midi, on a de la soupe aux haricots. Le Berger me met une claque. Dans l’après-midi, ils m’apportent des vêtements de la maison. Je comprends qu’ils ont fouillé chez moi. La journée passe relativement dans le calme. Seulement, de temps à autre, quelqu’un ouvre la petite fenêtre et jure.

Après le dîner (poisson et verdure) ils me conduisent pour la première fois devant le commandant Hatzizísis. Il m’attend soi-disant hors de lui. Il me balance ce que j’ai écrit sur la figure, disant que je me trompe si je crois que je peux jouer avec la SSI. Il jure de façon obscène. Il fait penser à une caricature de méchant. Il me montre quelques uns des papiers trouvés à mon bureau. Je suis pétrifié. Je ne sais pas s’ils en ont trouvé d’autres. Je ne sais pas qui d’autre ont-ils arrêté et quoi d’autre peuvent-ils savoir. Ensuite, ils me conduisent dans le bureau du capitaine Tsálas, où commence l’interrogatoire. Tsálas n’insiste jamais sur ses questions et lorsqu’il menace, il le fait avec discrétion. Il joue le rôle du bon. Il m’offre une cigarette et je fume.

 

3 mars, samedi

 

Vers 13h30, l’interrogatoire s’arrête et ils me ramènent en cellule. Ils me donnent un lit. Je suis reconnaissant. Je tousse salement toute la nuit. À 6h30 du matin, ils enlèvent de nouveau le lit et me donnent encore du papier et un crayon pour écrire. Je commence une nouvelle déposition me basant sur les éléments vus en leur possession.

Pour déjeuner, on a du poulet (dos) avec des pâtes. Je reçois un coup de pied du « Berger ». Vers 16h00 ils me ramènent le lit. Je me couche jusqu’au dîner (des frittes et un œuf). Ensuite, ils me conduisent dans la cellule n° 0, qui dispose d’un poêle et d’une table. Ils me donnent aussi des cigarettes. Vers minuit, ils me ramènent dans ma cellule. Le lit est là. Du bonheur.

J’ai très froid. Il n’y a pas de chauffage. Je dors avec trois paires des chaussettes et trois pulls.

 

4 mars, dimanche

 

Le matin, ils me donnent du café au lait. Du trou de la porte, le judas, je commence à surveiller les mouvements devant ma cellule. Je vois Kóstas Alavános, Antónis Vgóntzas, Níkos Karamanlís et Tákis Pappás. Tous, des confrères avocats, des amis. Je vois aussi deux personnes que je ne connais pas.

Pour déjeuner, il y a de la viande. L’interrogatoire se poursuit. Aujourd’hui ils ne m’ont pas du tout frappé, ils ne font que jurer sans cesse. Toutes les deux heures le planton devant les cellules change et le registre des jurons se renouvelle. « Face de chien, saboteur, tu crèveras sale communiste ». Quelques uns font de l’humour : « Comment que t’es, hein ? Prêtes-moi ta gueule pour aller à un enterrement ». Dîner, riz et corned-beef. Je rends ma nouvelle déposition (34 pages) et je dors. La lumière dans la cellule reste allumée jour et nuit.

 

5 mars, lundi

 

Dans les douches, le matin, Pétrou me donne un coup de pied sur la cuisse. C’est l’endroit de mon corps qui me fait le plus mal. Dehors, à la radio, en permanence au diapason, passe « Marie en jaune » et « Koutalianós ».

Avant le repas, ils m’obligent à me pencher en avant la tête touchant les pieds et ils me frappent avec une matraque sur les fesses. Ils font de même aux autres détenus quand ils les sortent un par un pour le repas.

Déjeuner, soupe aux haricots. Après le repas, passage à tabac. Ils se mettent à trois. Pétrou, le Berger et un brun courtaud, particulièrement fort. Après le tabassage, je m’allonge un peu, en cachette parce que c’est interdit. Je n’arrive pas à m’endormir. Je suis sûr que ça ne leur plairait pas que je tienne un journal. C’est pourquoi je le cache bien, dans la doublure de ma veste.

Du riz aux épinards, un œuf dur et une pomme pour le dîner. J’ai très froid. Je me couche. Soudain, on entend des cris : « Debout, sales communistes, personne ne se couche, nous attendons tonton ». Avec les matraques ils cognent sur les portes avec rage. Je commence à avoir très peur. Nous avons attendu « tonton » presque deux heures, mais personne n’est venu. Je n’ai jamais su qui était tonton.

 

6 mars, mardi

 

De bon matin, Pétrou me frappe aux douches avec la matraque. Il m’a frappé aveuglement. Je suis salement enrhumé. Je dois avoir de la fièvre. Je n’ai rien à lire. J’ai juste du papier et un crayon. J’écris tout ce qui me passe par la tête pour passer le temps. J’essaie d’écrire un texte humoristique ! J’entends à coté de moi le n° 2 qui ramasse ses affaires. Il s’en va. Ils emmènent quelqu’un d’autre à sa place.

Pour déjeuner, on a du poulet (dos), pâtes et salade. Après le repas, je me fais tabasser par Mihális Pétrou et le Berger avec un PM en uniforme, très grand. Ils me frappent sans pitié. Je remarque que j’ai commencé à crier lorsqu’ils me frappent. Là où j’ai le plus mal, c’est aux cuisses et aux reins. Dans les reins, je perds mon souffle. Pétrou a pigé que j’ai particulièrement mal aux cuisses et il m’y donne sans cesse des coups de pied.

Dîner – frittes, salade, crème dessert. J’ai mis beaucoup de temps à m’endormir. Je commence à ressentir impérieusement le besoin de communication avec un être humain.

 

7 mars, mercredi

 

Quelqu’un m’a donné un coup de pied dans les douches, mais je n’ai pas marqué qui. Je me sens un peu mieux. La fièvre a dû reculer. Ils m’apportent un reçu à signer comme quoi j’ai eu 150 drachmes. Je n’ai pas vu l’ombre d’un sou. La pensée de ce qu’ils peuvent savoir sur moi me torture, quels éléments ont-ils découvert. Je commence à réfléchir sur comment pourrais-je m’évader.

Pour déjeuner, on a des soutzoukakia aux langues d’oiseau et de la sauce. Ils nous ont encore forcé à nous pencher en avant jusqu’à toucher les pieds et nous ont frappé avec les matraques aux fesses. J’ai un peu dormi dans l’après-midi.

Dans ma cellule, il y a une prise électrique. Dans les douches, j’ai trouvé un morceau de fil de fer. Je le coupe et je lui donne la forme d’une fourche, de façon à faire entrer les deux bouts dans la prise. Au milieu de la fourche, je place comme isolant un morceau de gélatine à partir des vieux médicaments que j’ai trouvé dans les douches. Avec cet outil, je pourrais, en le mettant dans la prise, faire sauter les plombs et éteindre les lumières. Je le cache bien dans ma veste le temps de compléter mon plan.

Dîner – frittes, œuf et crème dessert. En revenant dans ma cellule, le Berger m’a donné un coup de pied et une claque. J’ai un énorme bleu sur la cuisse gauche. Ils m’ont donné des cachets (daxaids) pour mon ulcère. J’entends les gardiens dehors se bagarrer entre eux et crier comme des bêtes. J’ai peu dormi, mais je n’ai pas souffert cette nuit.

 

8 mars, jeudi

 

Deux fois dans la matinée, Pétrou m’a obligé à me pencher en avant en touchant mes pieds et m’a frappé avec la matraque, douze coups à chaque fois. J’ai eu mal. Mes fesses commencent à se déformer. Elles font des vagues.

Je n’ai plus de fièvre. Déjeuner – soupe, poulet (dos), salade et pomme.

Après le repas ils me conduisent à la cellule n° 0 pour interrogatoire. Je suis attendu par le capitaine Antonópoulos. Gros, moustachu, simple aux manières et à la cervelle, il ne fait pas du tout penser à un militaire. « C’est toi, Kanellákis ? » me demande-t-il. Apparemment, il m’imaginait différent et il ne fait aucun effort pour cacher sa surprise.

« Pourquoi, Kanellákis, tu nous dis pas ce qu’on te demande ? Puisqu’à la fin tu diras tout. Tu sais où tu es tombé ? Tu sais ce que ça veut dire SSI ? Viens t’asseoir près de moi ».

Et c’est sur ce ton « cordial » que s’est poursuivi l’interrogatoire.

Pendant que je répondais aux questions, j’essayais de voir ce qu’il avait dans les dossiers devant lui, enlevés à mon bureau. Un instant, j’ai vu un papier et le sang m’est monté à la tête. J’ai essayé de me retenir. Je ne savais pas s’ils l’avaient évalué correctement. Il m’a peut- être laissé le voir intentionnellement pour voir mes réactions. Je me sentais mal. J’avais envie de vomir. J’ai demandé à aller aux toilettes. J’ai passé un peu d’eau sur mon visage et j’ai récupéré.

Après deux heures d’interrogatoire, j’en étais persuadé qu’ils avaient entre leurs mains des éléments qui prouvaient que ma dernière déposition ne tenait pas debout. Trente quatre feuillets des mensonges.

Je pensais aux conséquences, le passage à tabac, et j’avais le vertige. En revenant dans ma cellule, Pétrou me frappe avec la matraque sur les fesses. Je commence à rédiger une nouvelle déposition de zéro. C’est le troisième texte. Mon moral est au plus bas.

Dîner – frittes et œuf.

J’ai froid. Tous les boutons de ma veste sont coupés à force de tirer. Sur mon oreiller est inscrit le nom de Státhis Panagoúlis. J’ajoute le mien en dessous avec des petites lettres.

 

9 mars 1973, vendredi

 

De la cellule n° 5 j’entends bramer l’interrogateur de Níkos Karamanlís (un gros capitaine). La voix de Níkos s’entend clairement mais je ne peux pas suivre leur conversation.

Mes fesses et mes cuisses ont tourné au bleu sombre. Je déchire la doublure de ma veste et la pose à l’intérieur de mon caleçon comme un coussinet, pour résister mieux aux coups.

L’interrogatoire commence de nouveau vers 10h00. Maintenant avec les deux capitaines, Antonópoulos et Tsálas. Ils sont tous les deux modérés et ne s’emportent que rarement. Ils m’offrent un café et une cigarette. Leur intention principale depuis le début de l’interrogatoire était de découvrir qui se cache derrière moi, qui me donnait les ordres. Il leur est impossible d’admettre que mes actions venaient de ma propre initiative. L’interrogatoire se poursuit jusqu’à presque 16h00, avec une pause pour le repas (soupe aux haricots).

Antonópoulos est inexpérimenté et blagueur. Il rigole souvent et aisément. Dans sa vie de tous les jours, il pourrait être considéré comme jovial et bon père de famille. Il ne montre aucun scrupule ou culpabilité pour ce qu’il fait. Il pourrait donner l’ordre d’exécuter quelqu’un et ensuite aller chercher ses gosses à l’école, gardant la même expression joviale sur le visage. Je n’ai pas tardé à découvrir que du coté des sentiments humains il était absolument froid.

Tsálas est différent. Plus jeune, dans les 35 ans.

Il lui manque la confiance et l’aise d’Antonópoulos.

Avec son comportement, il essaie de te persuader qu’il doit faire un grand effort pour retenir la passion patriotique qui l’étouffe. Fanatique sans positions ou points de vue clairs. De sa façon de s’habiller et certaines questions sur ma vie privée il est clair qu’il souffre du complexe de classe.

Avant la fin de l’interrogatoire, ils me demandent si je voulais écrire un mot à ma mère, pour qu’elle ne s’inquiète pas. J’écris juste trois mots : JE VAIS BIEN. J’ai dans la tête le poème éponyme de Loundémis. Ils me promettent de lui donner.

Plus tard j’ai appris qu’elle ne l’a jamais reçue.

Ils me ramènent dans ma cellule. Je me sens mieux qu’hier. J’ai l’impression que je commence à les persuader que cette déposition-là dit la vérité. Pour le repas du soir, on a du poisson avec des verdures et une pomme. Je continue à écrire. J’ai dormi assez bien.

 

10 mars 1973, samedi

 

Ils m’apportent des habits pour me changer. Mes sous-vêtements sont à vrai dire noirs. Il semble que le tabassage provoque des sudations. Je vois pour la première fois mes épaules, mes bras et mon dos. Ils sont tout bleus d’une couleur anormalement violette. Vers huit heures du matin ils me conduisent de nouveau dans la cellule n° 0, où je suis attendu par Antonópoulos et Tsálas. Dès le premier regard je comprends que les choses ne vont pas bien. Manifestement, ma déposition (la troisième) ne leur convient pas non plus, que j’avais commencé à écrire à partir de jeudi. « Kanellákis », me dit Antonópoulos, « nous avions cru que tu étais revenu à la raison, que tu avais compris à qui tu avais à faire, mais tu continues la même chanson, tu crois que nous nous amusons ici ». Soudain, Hatzizísis fait irruption dans la pièce. Les deux capitaines se mettent immédiatement au garde à vous. Moi, je suis perplexe. Si je me lève, je vais faire preuve d’un respect idiot. Peut-être ils vont croire à de l’ironie. Je préfère rester assis.

Mais comme ils me regarder tous méchamment et personne ne parle, je me lève à tout hasard.

Hatzizísis a l’habitude des petits discours. Aujourd’hui, il est laconique : « Tu n’as pas encore compris dans quels sales draps tu es », commence-t-il. Et il poursuit en disant que rien ne peut racheter le mal que j’ai fait à la nation, que le seul point positif est mon origine familiale nationaliste, qu’il existe encore un espoir d’être sauvé et qu’à la fin je leur dirais plus que ce qu’ils me demandaient. Aussi, il me pousse à avoir pitié de mon père, qui est allé le supplier pour me voir. Çomme j’ai appris plus tard, c’était faux.

Une fois Hatzizísis parti, Antonópoulos se lève. « Kanellákis », me dit-il (il commençait toujours sa phrase ainsi), « les blagues c’est fini, il y a une autre manière de te faire parler ». Il appelle Pétrou et lui dit de m’emmener. Je demande ce qu’ils veulent exactement que je leur dise. En guise de réponse, ils me donnent un papier sur lequel ils ont inscrit deux mots :

1) Ordres.

2) Bombes.

Je me retrouve de nouveau dans ma cellule. Je suis un peu perdu. Je ne peux pas croire qu’une pire maltraitance m’attend. Je me sens près des limites de ma résistance biologique.

Bientôt, la porte s’ouvre et Pétrou rentre. Il sourit sadique. « Tu vas à l’immobilisation », me dit-il, « suis-moi » et il me prend les médicaments pour l’estomac. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Il m’emmène en face dans la cellule n° 6, énorme et vide. Seul meuble une petite table de nuit en fer contre le mur. Pas de lit.

Là, deux autres PM attendent. Ils me mettent au milieu de la pièce, à une distance d’au moins deux mètres de chaque mur et la porte de la cellule derrière moi. « Tu vas rester là », me disent-ils, « au garde à vous, les mains raides vers le bas et tu regarderas le plafond. Si tu bouges ou tu te grattes, tu es perdu ».

Derrière moi, appuyé contre le mur, un PM avec une matraque à la main. « Chaque fois que tu vas plier une jambe », me dit-il, « tu chopperas une commotion ».

Je comprends que mon supplice consiste à des nombreuses heures de station débout. Encore heureux. Je me mets au garde à vous et j’attends.

Au bout d’une demi-heure je suis déjà fatigué. J’ai mal au dos. C’est impossible de rester continuellement au garde à vous. Le gardien derrière moi ne parle pas du tout. Il lit le « Sportif ». À un moment, je bouge mécaniquement ma main pour gratter mon dos. Le gardien appelle immédiatement l’autre PM et ils me frappent tous les deux avec les matraques. Ils me frappent à la tête. Lorsque je tiens ma tête avec les mains, ils me frappent sur les doigts. Ils arrêtent enfin. « Si tu veux », me disent-ils, « bouge encore ». Ils me mettent de nouveau au même endroit, à la même position. Les heures se mettent à défiler. Un gardien avec une matraque, relevé toutes les deux heures, reste toujours derrière moi. À chaque instant, je reçois des coups parce que j’ai bougé. Ma tête me fait mal et j’ai des vertiges. Je demande des médicaments pour mon estomac, mais ils ne m’en donnent pas. « De toute façon, tu vas mourir », me disent-ils. Il est évident qu’ils utilisent la privation des médicaments et la douleur de l’estomac comme moyen supplémentaire pour me faire parler.

À midi, ils m’apportent une assiette de riz. Ils m’obligent à le manger sans m’appuyer avec l’autre main sur la table de nuit, pour ne pas me reposer. J’ai très soif. Je demande de l’eau. Ils sourient sournoisement. « D’abord, tu parleras », me disent-ils, « et ensuite tu boiras de l’eau ».

Les heures de l’après midi s’égrainent. Mes gardiens se relèvent en permanence. Chacun essaie d’être plus méchant que le précédant. Il fait nuit petit à petit. Je sens comme si j’étais planté. Ils ne me laissent même pas plier une jambe. J’ai très mal au dos. J’ai soif. Il semble que la station débout donne soif.

Dîner encore sur la table de nuit. La nourriture ne descend pas, car ma bouche est sèche. Ils me donnent une moitié de verre d’eau. Ils me laissent aller aux toilettes. Vingt pas pour aller et vingt pour le retour. Ça me repose.

La nuit avance. Mes pieds commencent à me faire mal. J’ai sommeil. Dès que je penche un peu, ils me frappent. À cause des coups sur les cuisses j’ai une sorte de choc. À chaque instant, un frisson me secoue tout entier, comme si j’étais traversé par du courant électrique.

La porte de la cellule derrière moi reste toujours ouverte. Mon gardien discute et fait des blagues salaces avec les matons. De temps à autre, ils parlent aussi de moi.

Tard dans la nuit, différents PM viennent dans ma cellule pour regarder le spectacle. Ils passent nombreux devant moi. Chacun insulte ou ironise. Un autre me crache dessus. Un autre, en jurant, commence à se chauffer jusqu’à arriver à une sorte de paroxysme. Il m’attrape par les cheveux et me donne un coup de poing dans l’estomac. Je me plie en deux. C’était trop fort. Le Berger intervient. « Non, ça va me retomber dessus ». Mon souffle est coupé. Ils me postent à nouveau. Je me sens mal. Je suis prêt à m’effondrer. Quelqu’un me balance une poignée des confettis sur le visage.

« Bonnes fêtes », me dit-il. C’était samedi soir, le 10 mars, dernier samedi de Carnaval.

 

11 mars 1973, dimanche

 

Minuit passé. Je comprends qu’ils ne comptent pas me donner un lit pour dormir. Parfois, un gardien me parle, me demande quelque chose sur ma vie privée. De tels instants me raniment. Me réveillent. Me rappellent que je suis un humain parmi les humains. Mais si je bouge, ils se mettent en colère et ils frappent.

Je sens fortement le besoin de m’appuyer quelque part un petit peu. De prendre un peu de force. Je décide de tomber par terre. De faire semblant de perdre connaissance. Je n’ai rien à perdre. De toute façon, ils me frappent à chaque instant. Je plie mes genoux et tombe sur le dos par terre. Je fais semblant d’être dans les pommes. Le gardien derrière moi hurle des cris terribles. « Lève-toi, cocu ». Je sens sa matraque sur mes reins. En même temps, le Berger rentre dans la cellule. Comme s’il attendait cet instant. Je ressens une forte douleur au crâne. Quelqu’un m’écrase la tête avec le ranger et tourne comme pour éteindre une cigarette. Je sens me tempes se déformer sous le poids. Je ne tiens pas. Je crie. Ils me mettent débout de nouveau. Le Berger continue à me rouer des coups de poing et des claques. « Si tu refais semblant de t’évanouir », me dit-il, « ta propre mère ne te reconnaîtra pas ».

La station débout recommence. Cette fois-ci, ils m’ont frappé salement. La matraque a touché ma colonne vertébrale qui me fait mal. Le coté gauche de mon visage est gonflé et me brûle. Ils ne me laissent même pas toucher mon visage avec ma main. Je suis vraiment épuisé. On entend quelqu’un ronfler quelque part.

Ce qui est le plus insupportable, c’est que personne ne me parle, rien ne rompt la monotonie de la nuit. Ma langue et mes lèvres sont comme du cuir. Je sens mes pieds qui commencent à enfler. Je veux m’évanouir vraiment mais je le considère improbable.

Je tombe de nouveau. Je tiens mon estomac avec mes mains. Le gardien me frappe sur la tête avec sa matraque. Le Berger me donne des coups de pied dans le dos. Je reste immobile comme si j’étais évanoui. Ils arrêtent les coups. Quelqu’un part et revient avec un verre d’eau. Ils me le jettent dans la figure. Je fais semblant de revenir à moi. Ils me remettent débout. Je suis resté presque trois minutes allongé sur le sol. C’était un grand gain. Mais encore plus important, c’est que je peux maintenant les persuader que je m’évanouis vraiment et que je souffre sérieusement de mon ulcère à l’estomac.

Au bout d’une demi-heure, je retombe. Ils ne me frappent pas, ils ne font que me jeter de l’eau. C’est bien ça. Je romps la monotonie, je me repose et en même temps je rafraîchis mes lèvres.

En tout, toute la nuit, j’ai dû tomber 4-5 fois. Les yeux du Berger sont rouges à cause des réveils fréquents. Il jure sans cesse et évite de me frapper. Il est persuadé qu’il se passe quelque chose avec mon estomac. Il me donne même des médicaments. Il doit être cinq heures du matin. Je dis brusquement que j’ai une hémorragie digestive et qu’un médecin doit me voir immédiatement parce que je suis en danger.

Le Berger se fait dessus. Il se réveille et amène dans ma cellule l’officier de garde. Je répète la même chose. Je fais semblant de souffrir des douleurs à l’estomac. Je demande qu’ils m’emmènent immédiatement à l’hôpital. L’officier hésite. Il a peur des responsabilités. Finalement, il me donne une chaise pour m’asseoir. Je l’ai persuadé. Le plaisir de la place assise est indescriptible. Je suis resté quelques 20 heures débout. J’appuie ma tête sur la table de nuit et je dors à moitié. Il commence à se faire jour lorsque le médecin, Kófas, entre dans ma cellule. Il m’examine —pouls et tension. Il comprend bien-sûr que je n’ai rien. Je demande de nous laisser seuls avec le médecin. Il fait signe et les matons sortent. Nous restons tous les deux. Je fais appel à son humanisme. Je lui demande de m’envoyer ne serait-ce qu’un jour à l’hôpital, juste pour un examen médical, pour reprendre quelques forces, pour pouvoir continuer. Je l’assure que mon ulcère, mon estomac, sont dans un état pitoyable. Que le résultat des examens sera tel que ça ne va pas le compromettre. Kófas fronce les sourcils. Il semble réfléchir sérieusement à l’affaire. Soudain, il semble avoir pris une décision. « Je crois que je peux faire quelque chose », me dit-il, « reste assis ici et je reviens dans cinq minutes ». Je le supplie de ne pas m’abandonner. Il m’assure formellement que dans dix minutes au plus tard il reviendra me dire ce qu’il se passera. Je reste tranquille. Il s’en va. Je ne l’ai plus revu pendant presque dix jours.

Bientôt, quelqu’un tire brusquement la chaise et me jette par terre. C’est Pétrou. « Débout ou tu crèves » me dit-il. Je ne veux pas croire qu’ils vont me remettre débout. Mes pieds me font mal rien qu’en touchant le sol. Mais je vois mon gardien personnel, la matraque à la main, reprendre du service.

La station débout recommence, le cauchemar. Je suis désespéré. Combien de temps vont-ils me garder encore ?

Tous les symptômes qui me sont connus recommencent. Le mal au dos. Les pieds enflés. La monotonie, le sommeil, les coups et, le pire de tous, la soif.

Les gardiens deviennent plus agressifs. Ils me pressent de parler. Chacun d’eux a l’ambition de me faire plier durant les deux heures de son propre tour de service. L’un est plus méchant que le précédant.

Pour le déjeuner, on a de la viande avec des pâtes. Ils me donnent encore un demi-verre d’eau pour pouvoir avaler la nourriture. Je constate avec surprise que je ne peux pas manger du pain. Il me donne la nausée. Ma table de nuit porte une petite étiquette métallique. Il y est inscrit : « Don de la Banque de Grèce ».

Les heures de l’après-midi commencent à s’écouler. Malgré mon état exécrable, je sens que mes forces ne vont jamais m’abandonner totalement. Je me demande combien peut résister un homme.

Il fait nuit. Dîner encore sur la table de nuit, et le demi-verre d’eau avec. Le seul résultat de la visite matinale du médecin est qu’ils ont commencé à me donner des médicaments de nouveau.

La nuit s’avance mais j’ai cessé d’avoir sommeil. Je me sens juste épuisé et j’ai des vertiges en permanence.

En journée, les heures passent relativement vite. On entend des bruits divers, des voix. Le cerveau a de quoi s’occuper. La nuit ne passe pas du tout. Et il fait nuit tôt.

Ils m’autorisent à aller aux toilettes trois fois par jour, avant chaque repas. Mais toujours sous surveillance, pour ne pas boire de l’eau au robinet au dehors des toilettes.

Cette nuit, je demande à aller d’urgence aux toilettes. Le geôlier, Pétrou, est absent à cet instant. Je prétends avoir un besoin urgent. Mon gardien hésite, mais il me conduit finalement aux toilettes me disant de faire vite. Je rentre, je ferme la porte derrière moi, je tombe par terre (ce sont des toilettes à la turque) et je bois de l’eau dans la cuvette. J’ai peur de trop boire, pour pas qu’il m’arrive quelque chose. Ensuite je reste couché sur le dos, presque deux minutes entières. Je pose mes pieds en hauteur sur le mur pour faire descendre un peu le sang et qu’ils se dégonflent. Le plaisir est incroyable. Mais le gardien frappe à la porte pour que je finisse. Je me relève difficilement. Ma veste est mouillée de la flotte par terre. Le gardien le voit, comprend que je me suis couché et il me frappe. Je dois être dans un sale état parce qu’il a peur de me frapper fort. Pourvu que tous les gardiens réfléchissent ainsi.

La nuit avance. Mes gardiens se relèvent. Je sens mes pieds brûler. À un moment le gardien sort de la cellule et me laisse seul deux minutes. J’enlève tout de suite mes chaussures et mes chaussettes et je marche pieds-nus sur le sol. Il est agréablement frais. Avant que le gardien revienne je remets mes chaussures sans les chaussettes.

La monotonie de la nuit est un supplice. Je décide de faire encore semblant de m’évanouir. Je tombe. Mais cette nuit le maton n’est pas le Berger, mais Pétrou. Lui il ne m’a pas consigné et il frappe partout. Il me frappe avec la matraque sous les semelles. Il sait que comme mes pieds sont irrités, la douleur là-dessus me tue.

Je me lève du sol avec l’intention de ne plus tomber. Mais une demi-heure ne passe pas et je retombe. Je ne sais plus si je le fais exprès ou si je tombe d’épuisement.

Je demande sans cesse des médicaments daxaids pour mon estomac, non que j’ai des dérangements réellement, mais parce qu’avec le médicament ils me donnent aussi deux doigts d’eau.

Bientôt, je retombe. Pétrou me frappe de toutes ses forces. Le gardien de même. Ils ont des matraques tous les deux. Ils me relèvent et continuent à me rosser. Je vois la matraque descendre avec une telle force sur ma tête qu’il m’est impossible de croire qu’elle ne me la fendra pas en deux. À un moment la matraque de Pétrou se casse en deux en biais. Je ne le croirais pas si je ne l’avais pas vu. Elle s’est cassée sur mon dos et l’autre moitié a bondi à l’autre bout de la pièce.

 

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