Οι λέξεις έχουν τη δική τους ιστορία

Το ιστολόγιο του Νίκου Σαραντάκου, για τη γλώσσα, τη λογοτεχνία και… όλα τα άλλα

Le candidat

LE CANDIDAT

À la mémoire de Gustavo Durán

La convocation avec l’en-tête «Policía–Dirección de Seguridad» lui ordonnait de se présenter à 10h30 devant le lieutenant de police Ramón Morales, pièce 35, pour vérification de loyauté. Il n’y avait pas d’adresse, mais il n’y en avait aucunement besoin. Tout un chacun savait à Anunciación, mais aussi dans tout Boliguay, que le siège de la Sécurité (symboliquement, disent des chuchoteurs virulents) se trouve à l’angle de la Plaza de la Revolución — anciennement Plaza de la Libertad — et de l’Avenida de los Estados Unidos.

La pièce 35 n’était qu’un vestibule à moitié obscur. « Veuillez attendre », dit un gratte-papier en jetant un coup d’œil indifférent à la convocation. « Señor Morales est occupé ».

Le nom du policier lui semblait familier, mais Juan ne savait pas dire ce que ça lui rappelait exactement. Il essaya de trouver une position confortable sur la chaise dure et d’affronter une fois de plus le traditionnel rythme lent des services publics, qu’aucune circulaire menaçante de l’Union Militaire n’avait réussi à corriger. Dieu merci, pensa-t-il, il s’agissait de la dernière formalité qui le séparait de la chaire titulaire de chimie organique. Dès l’instant que la Sécurité lui donnerait les certificats de loyauté — signe qu’elle approuvait sa candidature — la Faculté était effectivement obligée de l’élire. Aucun autre maître de conférence (puisqu’Alejo a été absent) ne disposait de suffisamment de titres pour succéder au professeur âgé et célèbre, remercié lors de l’épuration des Universités, peu après le coup d’état et l’instauration de la dictature.

À onze heures et quart, Juan commença à trouver que le lieutenant exagérait. Malgré cela, son tempérament n’allait pas jusqu’à la protestation. Pour sa retenue — héritée peut-être des générations entières des paysans pauvres qui tremblaient devant toute sorte d’autorité — Alejo l’engueulait parfois de façon bienveillante : « Pourquoi tu les laisses te marcher sur les pieds ? » disait-il. « Envoie-les au diable ». À sa place, Alejo serait parti en claquant les portes depuis longtemps. Juan trouva une solution de compromis — il attendrait jusqu’à 11h30, pas une minute de plus.

Qu’il le veuille ou non, il avait en tête son ami Alejo Prieto, son meilleur ami, avec qui ils avaient grandi, étudié et étaient nommés ensemble à l’université. Excellent chercheur et enseignant, Alejo avait toutefois refusé deux mois plus tôt de déposer sa candidature pour la chaire et il tenta en vain de persuader Juan de faire de même, haranguant contre le régime — sans même baisser sa voix, le maudit — avec passion et exagération mélodramatique comme : « Pour être nommé, aujourd’hui, tu dois vendre ta propre âme ! ». Finalement, ils se sont séparés très démontés l’un contre l’autre, encore plus que la fois où Alejo avait parlé de son contact avec un réseau clandestin d’étudiants et Juan l’avait sévèrement tancé. Cette discussion fut leur dernière. Quelques jours plus tard, Alejo a été déplacé dans un village éloigné de la Cordillère et perdait sa place de maître de conférence : il avait tenté de couvrir, dit-on, des étudiants recherchés par la Sécurité pour cet énorme «Viva la Democracia» inscrit dans la grande cour de l’Université.

La mésaventure de son ami contraria Juan, sans toutefois le faire changer d’avis. La politique ne l’intéressait pas — peu importe le régime, quelqu’un se devait d’enseigner la chimie organique aux étudiants. Ceux-là, il est vrai, ne semblaient pas partager son avis. Dès qu’on a entendu qu’il était candidat à la chaire, les jeunes qui lui souriaient amicalement jusque là, se sont mis soudain — mais qu’est-ce qu’ils peuvent être superficiels et irréalistes, ces jeunes ! — à se conduire envers lui avec un formalisme froid. Encore heureux qu’Alejo lui-même, même s’il avait fait preuve d’obstination injustifiée, n’était pas rancunier. Ce matin-même il avait reçu une lettre venant de lui de Pueblo Viejo, via un voyageur, et d’un coup d’œil rapide qu’il a eu juste le temps d’y jeter il constata qu’il ne disait mot pour les affaires universitaires et leur désaccord. Il l’avait glissée dans sa poche pour la relire plus tard, plus attentivement. Pas maintenant, bien-sûr, dans les locaux de la Sécurité ; ce serait inconvenant, voire même dangereux, qu’ils s’en aperçoivent qu’il recevait des messages et qui plus est d’un opposant au régime, et de surcroît non censurés. Pour la même raison, d’ailleurs, il n’était pas allé rendre visite à Alejo dans son village…

Il était onze heures vingt-huit lorsqu’il fut conduit dans une pièce large et baignée de soleil, gaiement décorée des chromos de monuments nationaux et des slogans du Leader sur des drapeaux boliguayens jaune et vert. L’énorme affiche familière occupait un mur entier sur laquelle la Révolution (une figure virginale stricte, tenant une épée et un Évangile), encadrée par les forces armées (un char d’assaut, un contre-torpilleur et un avion de combat) et par le peuple (des paysans aux ponchos traditionnels et aux sombreros et aux sourires extatiques), tuait un monstre rouge aux nombreuses têtes qui s’appellent «Castrismo», «Anarquía», «Corrupción» et sauvait des ses griffes crochues une dame un peu plus âgée, la «Boliguay Católica». Derrière le bureau du lieutenant était accroché le portrait du Président Alvares en uniforme de parade, triple rangée de médailles et un air insouciant qui montrait que cette photo a été prise longtemps avant que ce chef d’État pour le nom s’était exilé, déçu, à Montevideo.

Ramón Morales était grand et sportif, sur ses trente-cinq ans, et portait ses vêtements civils comme un mannequin de boutique de tailleur. De la brillantine parfumée abondante faisait briller ses cheveux noirs presque autant que ses nombreuses dents en or. Il accueillit Juan avec grande aménité, lui demandant de l’excuser pour l’attente, l’installa sur un fauteuil confortable, lui offrit une cigarette et lui demanda quel rafraîchissement désirait-il. Ensuite, il s’est assis lui aussi à son bureau et déclara qu’il regrettait soumettre señor maître de conférences à ce désagrément, mais c’était malheureusement nécessaire pour la délivrance du certificat de loyauté.

— Des formalités, vous comprenez, expliqua-t-il en souriant d’un air poli. De l’autre coté, je me réjouis d’avoir ainsi l’occasion et l’honneur de faire la connaissance d’un scientifique de votre envergure.

Charmé par les manières du policier (oh combien ils étaient injustes avec ces gens les opposants au régime fanatisés !), Juan répondit que tout le plaisir était pour lui, et qu’il était disposé à donner toutes informations jugées utiles par la Police.

Au début, on parla de ses origines, sa carrière et ses voyages à l’étranger. De temps à autre, Morales consultait un épais dossier. Juan regretta, un peu mollement, d’avoir commandé un coca-cola et pas du café.

— Donc vous avez fait des études de troisième cycle à Princeton, aux États-Unis, de 1958 à 1961. Est-ce que vous vous êtes rendu ailleurs durant cette période ?

— Non.

— Bizarre. Selon nos éléments, vous avez visité La Havane en 1960, du 7 au 11 octobre.

Un changement de ton du lieutenant chassa la somnolence de Juan qui se redressa.

— Ah, certes. Pour le Congrès panaméricain de biochimie. Excusez-moi, ça m’avait échappé.

— Naturellement, naturellement. Et quelles ont été vos impressions de Cuba ?

Juan souleva les épaules. « J’y suis resté très peu, vous savez, et j’avais beaucoup de travail. Ensuite, il y avait des réceptions officielles, une soirée de danses populaires… je n’avais pas le temps d’étudier la situation et, pour être franc, cela ne m’intéressait point ».

Le policier caressa ses cheveux, diffusant un nuage parfumé. Ensuite, il dit pensif, presque triste :

— Donc, vos impressions n’ont pas été mauvaises ?

Un peu énervé, Juan jugea toutefois plus sage de faire plaisir à son interlocuteur.

— Je ne peux pas le dire, prononça soigneusement. Il manquait des produits de consommation et le service à l’hôtel était moyen.

— Ah ! murmura Morales approuvant, comme s’il attribuait une bonne note à Morales. « Manque des biens de consommation, manque de confort — oui, ce sont les caractéristiques classiques des régimes communistes. Mais les plus importants : le manque de liberté et l’athéisme ? »

— Peut-être j’aurais fait attention si j’avais passé plus de temps, répondit quelque peu sèchement Juan. Mais pourquoi insistez-vous tant sur ce court voyage ? Ça ne me rend pas suspect, j’espère ?

Il rit tout seul avec ses dernières paroles, pour montrer combien l’idée était extravagante ; pourtant, le rire ne fut pas aussi cordial qu’il l’ait voulu et le policier ne partagea pas son allégresse. À ce moment, on apporta à Juan le coca-cola et il sentit un soulagement pour l’interruption. Sous peu, le lieutenant passa sa main sur sa coiffure impeccable, soupira et poursuivit :

— Vous êtes très bons amis avec M. Alejo Prieto, n’est-ce pas ?

Juan sentit qu’il rougissait, et cela le gêna. Il alluma lentement une cigarette et s’obligea de regarder le lieutenant droit dans les yeux :

— Nous nous connaissons depuis plusieurs années, répondit-il, et nos relations firent toujours bonnes. Il s’arrêta et ajouta ensuite, se sentant coupable de façon inexpliquée : « Nous n’étions pas d’accord sur tout, bien-sûr ».

Son espoir que ça allait être suffisant était vain. Le lieutenant s’accrocha à la dernière phrase :

— Αh ! Est-ce que vous aviez des divergences, disons, sur les convictions politiques ?

— Oui, répondit Juan avec quelque hésitation.

— C’est-à-dire ?

— Voilà, moi je votais pour le Parti conservateur et lui pour le Libéral.

Le lieutenant lui offrit un sourire chaleureux. « Je suis heureux de l’entendre. Les Conservateurs sont les supporteurs naturels de la Révolution. Vous savez, certainement, que M. Prieto est une personne dangereuse ? ».

— Je sais qu’il a été déplacé pour cette accusation.

L’officier lui jeta un regard transperçant :

— Où est la différence ? Vous pensez que nous commettons des erreurs sur de tels sujets ?

Embarrassé, Juan chercha à trouver la réponse correcte :

— Je suis certain, dit-il lentement, que vous avez tenté tout effort pour éviter les erreurs.

— Laissez, je vous prie, les tergiversations ! fit soudainement d’une façon sèche, le policier. « Êtes-vous ou n’êtes-vous pas persuadé que votre ami est dangereux pour la sécurité publique ? ».

Juan fit un geste las, comme s’il levait un drapeau blanc. « Soit ! », dit-il triste. « Disons qu’il le soit. Quel rapport avec moi ? ».

L’officier adopta de nouveau sa manière douce :

— Cela, dit-il souriant, nous le verrons ! Dites-moi maintenant votre avis sur notre Gouvernement Catholique.

Juan s’attendait à cette question. Sachant que ce serait une erreur de montrer de l’hésitation, il avait préparé une réponse qui ne l’exposerait pas et ne serait pas mensongère :

— D’après ce que je comprends, son but est de rétablir dans le pays la véritable démocratie. Je suis d’accord de tout cœur avec ce programme.

Le lieutenant a fait une grimace.

— Allons, señor, cela est indigne d’un homme comme vous.

— Plaît-il ? fit tout surpris Juan.

— Vous savez très bien ce que je veux dire. Oubliez tout ce que vous lisez dans les journaux et parlons ouvertement. Je veux une réponse claire — êtes-vous avec nous ou non ?

Juan commença à être troublé. La conversation ne se passait pas du tout comme il l’avait imaginée.

— Je ne comprends pas, se plaignit-il. Je croyais que vous faisiez un contrôle formel de loyauté. C’est ce que vous m’avez dit vous-même.

— Et alors ? demanda le policier sans plus sourire.

— Donc, j’ai toujours été un citoyen respectueux des lois : je ne me mêle pas de politique, mais je suis contre le communisme. Que voulez-vous de plus ?

Morales prit l’expression d’un père ayant souffert qui s’apprête à faire la morale à un enfant chéri, mais rebelle. Il sortit un papier du dossier en disant :

— J’ai ici un rapport sur vous.

Il s’est mis à lire à haute voix. Après deux-trois phrases, Juan tressauta et cloua sur lui un regard où l’étonnement fit petit à petit place à l’indignation et ensuite au désespoir. Le texte le désignait comme « de gauche », « personnalité à tendances anarchiques » qui louait Cuba, insultait le Régime et décriait l’Armée. Quelques accusations se basaient sur des événements réels, mais grossis et mal interprétés de façon totalement absurde — c’était comme si tu te voyais dans un de ces miroirs déformants des fêtes foraines et les autres essaient de te persuader que cette forme monstrueuse c’est toi-même. C’était vrai, disons, qu’apprenant le licenciement de son prédécesseur, Juan avait exprimé sa tristesse et avait demandé à des collègues, plus pour la forme, s’ils pouvaient faire quelque chose pour lui ; cela était interprété comme « tentative de mobilisation de personnel universitaire dans une grève illégale ou une manifestation insurrectionnelle ». Dans une de ces études il avait mentionné élogieusement les points de vue d’un biochimiste Polonais ; cela était caractérisé comme « propagande en faveur des soi-disant exploits des scientifiques communistes » et ainsi de suite.

Lorsqu’il a terminé, le lieutenant jeta un regard funeste sur son visiteur.

— Alors ? fit-il.

Juan le jugea et parvint à la conclusion qu’il était de bonne foi et capable de reconnaître la vérité, si on la lui présentait avec logique et clarté. Il réunit donc tout son courage et s’est mis à récuser les accusations point par point. Il parlait calmement, retenant ses nerfs, et petit à petit ses espoirs se sont ravivés en voyant le policier acquiescer de temps à autre comme s’il était d’accord. Sans le savoir, Juan se dépeignait à ce moment-là entièrement : des ses paroles sortait l’image d’un travailleur autodidacte, consacré exclusivement à sa science — mais aussi d’un citoyen loyal qui croyait à l’ordre légal, abominait toute agitation sociale et toute originalité, votait en bon père de famille et était prêt à accepter ce que les Autorités lui dictaient, il suffisait que cela ne dépasse pas exagérément les limites du croyable. Graduellement, les dents en or de Morales se sont dénudées de nouveau amicalement.

— « D’accord », interrompit l’officier à un instant où Juan s’est arrêté pour reprendre son souffle. « D’accord. Je sais que ces accusations sont ineptes ».

Juan resta immobile, bouche bée. Des gouttes de sueur dégoulinaient de son front. « Mais alors pourquoi – pourquoi ? » susurra sous peu. Comme il n’a pas reçu de réponse immédiatement, sa surprise tourna en colère. « Pourquoi me les avez-vous lues, puisque vous saviez que c’étaient des mensonges ? » demanda-t-il vivement. « Et qui a dit tout ça sur moi ? je veux savoir son nom pour porter plainte ! ».

Le lieutenant semblait s’amuser.

— Allons, señor, fit-il pour tempérer. Nous ne pouvons pas révéler nos sources. Vous saurez sous peu pourquoi je vous les ai lues. Et maintenant, dites-moi, vous vous considérez loyal, n’est-ce pas ?

— Et comment, répondit Juan avec assurance. Sa colère s’était déjà évaporée. C’était un test psychologique, pensa-t-il, et je l’ai passé avec succès.

— Αh ! dit Morales, en dessinant des petits bonhommes sans le regarder. « Mais loyal envers qui ? ».

— Mais… envers l’État, la Constitution…

Le policier secoua la tête désapprouvant, tel un examinateur non satisfait des réponses du candidat. « Caballero, la notion de loyauté a changé depuis le temps de la Révolution ». S’arrêtant soudain de dessiner, il est venu s’asseoir au bout du bureau, près de Juan.

Oui, poursuivit-il, elle a changé. D’ailleurs, celui qui n’était pas communiste comptait pour loyal, apte pour l’université. Le résultat est que l’université est pleine de personnes qui s’autoproclament conservateurs ou libéraux ou politiquement neutres, et qui ont une caractéristique commune — qu’ils n’en ont rien à faire de la Révolution. N’est-ce pas ainsi ?

— Mais l’épuration…

— L’épuration ne toucha que quelques uns de nos adversaires grandes-gueules. Mais même maintenant la majorité des professeurs est indifférente — laissons de coté les maîtres de conférence et les assistants. Sa voix s’est durcie, les paroles sifflaient comme des coups de fouet. « Vos collègues sont comme tous les intellectuels. Comme ils n’aiment pas la censure, et comme ils ne comprennent pas le danger du Castrisme, ils regrettent en secret l’ancien désordre. Mais cela… » — chaque syllabe un coup de marteau — « il n’en est plus question de le tolérer. L’indifférence, la neutralité ne nous suffit pas, vous le comprenez ? Cela nous suffit pas, ni à l’université, ni ailleurs ». Il se pencha vers Juan, la face toute rouge. « Dorénavant, celui qui n’est pas avec nous, il est contre nous. Aujourd’hui, je ne lui donnerais pas un certificat de loyauté ! ».

Il pointa son crayon, avec un geste théâtral vers le portrait d’Alvares. Juan s’est tu, abasourdi ; le respect envers le chef légitime de l’État constituait une partie inséparable de sa foi conservatrice. Comme s’il s’était soulagé par cet éclat, le lieutenant poursuivit plus calmement :

— En exigeant un dévouement inconditionnel au Gouvernement Catholique, allons-nous peut-être priver l’université des quelques enseignants de premier rang. Ce n’est pas grave. Si les personnes de premier rang ne sont pas fiables politiquement, nous trouverons des personnes de deuxième et de troisième rang. La foi à la Révolution compte beaucoup plus pour ceux qui sont destinés à enseigner aux jeunes, que toute éducation théorique. En tant que candidat à la chaire, vous devez vous le mettre dans la tête et accepter les conséquences.

La bouche de Juan était sèche. Certaines paroles d’Alejo, lors de cette dernière discussion, entraient et sortaient de sa mémoire tels des insectes ironiques : « Insulte à la dignité humaine » — « Tu vends ta propre âme »… Il déglutit deux fois.

— Quelles conséquences, arriva-t-il finalement à demander d’une voix normale.

— Je vous dirai, parce que j’aime être honnête. Si vous devez devenir professeur, vous devez avant tout assumer la responsabilité que votre enseignement sera toujours conforme aux principes sains et boliguayens et aux idéaux de la Révolution.

Quelques années plus tôt, Juan avait laissé Alejo — avec beaucoup d’hésitation — le traîner à une pièce avant-gardiste française. Le spectacle avait justifié ses pires soupçons, avec l’absence de toute logique dans l’intrigue et avec l’incohérence des dialogues. À cet instant, il se sentait comme un personnage d’une telle pièce.

— Mais, j’enseigne la chimie organique ! fit-il presque à tue-tête. Vous ne voyez pas qu’il s’agit d’une branche qui ne laisse la place à aucune sorte d’idéologie ?

— Ce n’est pas grave, le rassura le lieutenant. Vous aurez beaucoup d’autres occasions. Vos devoirs ne se limiteront pas à l’enseignement de votre matière. Vous aiderez, disons, à l’éducation de la population des campagnes — vous vous rendrez dans les villages et vous expliquerez aux villageois le sens de la Révolution. Vous en parlerez aussi à vos étudiants, aux moments opportuns.

— Mais, je ne sais pas faire des discours politiques !

— Ils ne seront pas politiques, ils seront patriotiques. Mais ne vous en faites pas, on vous les donnera tous prêts, écrits et vous n’aurez qu’à les lire. En outre, bien-sûr, vous vous conformerez aux ordres reçus, vous voterez, par exemple, le renvoi de chaque étudiant jugé inapte.

— Inapte pour quelle raison ?

Juan savait que la question était naïve, mais il essayait désespérément de gagner du temps. Le lieutenant lui jeta un regard froid.

— Pour toute raison que nous jugerons suffisante, répondit-il sèchement. Il n’y aura pas de discussion, vous comprenez ?

Juan acquiesça de la tête. Oui, maintenant il comprenait beaucoup de choses — comme si une lumière aveuglante tombait soudain sur un monde dans le brouillard auquel il n’avait jamais voulu jusqu’alors faire attention. Maintenant, il n’avait plus besoin de gagner du temps ; il pouvait se détendre.

— C’est évident, continua le lieutenant, que vous signalerez tout acte illégal dont vous aurez connaissance.

— Assassinats, incendies, vols ?

Juan se servait du sarcasme si rarement, les muscles de son visage n’étaient pas habitués à l’exprimer, qu’il lui fallait faire un effort pour garder une expression impassible. La plupart de ses interlocuteurs se trompaient lorsque cela arrivait et ils croyaient à quelque incompréhension ; mais Morales comprit et a piqué un fard.

— Vous savez très bien ce que je veux dire ! rugit-il fâché.

Toutefois il retrouva son sang-froid tout de suite après et il a même réussi à sourire en ajoutant ! « Les actes subversifs sont aussi illégaux que l’assassinat ou l’incendie criminel et il est probable qu’ils apparaissent comme tels à l’Université. Ce sera de votre devoir de les signaler, sinon vous devenez leur complice — comme votre ami M. Prieto. Au fait, on me rapporte que beaucoup d’étudiants se plaignent de son licenciement. Il vous faudra leur parler, leur expliquer combien son attitude a été antipatriotique ».

Il prononça les dernières paroles sans emphase, mais son regard était cloué de façon inquisitrice sur son visiteur pendant qu’il lui laissait du temps pour les peser. Ensuite, il continua calmement :

— Voilà ce que nous voulons dire, aujourd’hui, par loyauté. Êtes-vous disposé à accepter les conditions ?

Juan ne l’a pas regardé tout de suite. Il disait silencieusement adieu au rêve qui l’avait accompagné depuis ses premières années tourmentées d’études — l’ambition de devenir un jour professeur à l’université d’Anunciación. Théoriquement, il était encore libre de choisir ; en réalité, la décision a déjà été prise par un autre lui-même réveillé par cette lumière aveuglante : un nouveau Juan, jusqu’alors inconnu, qui respirait la liberté et la colère. « Envoie-le au diable », semblait lui murmurer à l’oreille ce nouvel arrivant. « C’est le moment, maintenant ou jamais ».

Il s’est mis debout et se tourna d’un ton décidé vers le lieutenant. Morales se leva aussi, plus nonchalamment ; on dirait qu’il s’amusait en secret en attendant de voir la réaction de son interlocuteur. À cet instant critique, toutefois, Juan a senti soudain son courage l’abandonner — comme il l’avait aussi abandonné une autre fois, dans son adolescence, devant le contremaître de la United Tomato Company qui l’avait humilié devant tout le village. Il était pareil à Morales, lui aussi — impertinent, raide, sûr de son pouvoir. L’apparence de Juan n’était pas faite pour des attitudes et des gestes imposants ; il se ridiculiserait complètement s’il se querellait avec quelqu’un qui le dépassait d’une tête. Sous les cheveux gras-mouillés et les manières apprêtées du policier se cachait certainement — comment ne l’avait-il pas vu dès le premier instant — un vieux terroriste de quartier qui avait trouvé maintenant un débouché légal à ses instincts. Il se souvint, soudain, pourquoi le nom de Ramon Morales lui avait paru familier : il avait entendu maintes fois chuchoté avec terreur, à l’Université, en relation avec des arrestations, des persécutions de toute sorte, des tabassages d’étudiants et d’autres choses plus graves que les gens osaient à peine évoquer — comme ce suicide d’un professeur de phytopathologie, l’année dernière…

Presque malade de peur et de dégoût, maudissant sa lâcheté, Juan n’arrivait pas à articuler un mot. L’autre l’aida :

— Donc, votre réponse est non, n’est-ce pas ? Je l’imaginais. Il remua sagement la tête. « Je le savais avant même de vous connaître. Mais je devais vous donner de façon formelle la possibilité de choisir. »

Pour un instant, Juan oublia et son indignation et la pensée désagréable qui venait juste de faire — que même son poste de maître de conférence était en danger.

— Comment le saviez-vous ? demanda-t-il naïvement.

Le lieutenant sourit condescendant, apparemment satisfait, et lui frappa avec familiarité le bras :

— L’expérience, dit-il, nous a enseigné que des rapports comme celui que je viens de vous lire, même lorsqu’ils sont faux dans tous les détails, ils ne s’écartent que rarement de leur conclusion finale. Vous n’avez peut-être rien fait de tout ce qu’on vous reproche, mais malgré cela vous n’êtes pas quelqu’un que nous pouvons utiliser. C’est pourquoi, je vous ai présenté les conditions quelque peu plus strictes que ce qu’elles seraient en réalité — pour dire non dès maintenant. Ainsi, nous évitons les complications, et vous, et nous, plus tard. Il ne serait pas nécessaire, disons, que vous nous rapportiez les actions subversives des étudiants. Nous les connaissons et les surveillons de nous-mêmes. Mais ce qui compte, c’est que vous ne seriez pas disposé à nous les rapporter — rien que cela montre que vous n’êtes pas des nôtres. Dommage, ajouta-t-il poliment, les étudiants auront un professeur un peu moins éminent. Bonne journée.

Juan ne s’est même pas rendu compte comment il se retrouva, un peu plus tard, dans un bar du Paseo Bolívar en buvant de la tequila forte — chose qu’il n’avait jamais faite à cette heure de la journée. Plus tard, en marchant dans le Jardin publique, il ressentit un mélange d’étonnement absurde et de solitude amère, en voyant que rien n’avait changé : des gens se promenaient insouciants, des retraités prenaient le frais à l’ombre, des mères appelaient leurs enfants, des couples se regardaient dans les yeux à voix basse. Aucun, aucun de ces gens ne semblait soupçonner ce qui se tramait au Boliguay, ni se soucier — même pas cette bande de garçons et des filles qui passaient souriants, en chantonnant. Juan constata soudain qu’il traînait les pieds de fatigue. Il s’est assis sur un banc et chercha dans ses poches pour des cigarettes, mais à la place il trouva un papier, la lettre d’Alejo. Avec un frisson d’espérance, tel un assoiffé qui sent l’eau, il s’est mis à relire :

« … Les paysans tremblent devant le gendarme et ne me parlent pas devant lui. Lui-même, c’est un type simple, mais il craint de me montrer de la sympathie, de peur qu’un mouchard le dénonce à ses supérieurs. Maintenant, je comprends comment fonctionne la chaîne de la terreur qui permet à une poignée de conspirateurs de garder prisonnier un peuple tout entier sans sa volonté…

Mais la vie à Pueblo Viejo m’a montré aussi l’autre coté, le coté aimable de ce peuple. Ces mêmes paysans terrorisés font tout ce qui est en leur pouvoir, en cachette, pour m’assister — qui avec un sourire, qui avec deux mots murmurés au vol, qui avec un cadeau laissé devant ma porte dans la nuit… Et ils sont si pauvres, les malheureux ! Les quelques légumes, le peu de chasse qui m’apportent sont des cadeaux royaux, pour eux autant que pour moi.

Un des plus pauvres, c’est Pedro, le simplet du village, qui survit à l’aide des petits boulots et des petites courses. Hier, il m’a apporté de la Poste une carte de Chiquita qui portait seulement les vers de Luis Cernuda “ La révolution renaît toujours, phénix ardent, du torse des déshérités… ” et en dessous le mot “ courage ! ”. Mon émotion a dû se voir, parce que Pedro m’a dit : “ Caballero, je veux que vous me fassiez une faveur ! ”. J’ai pensé qu’il voulait de l’argent, et je me suis senti mal parce que je n’avais même pas dix pesos, mais il poursuivit : “ Faîtes-moi la faveur, Don Alejo, de ne pas vous en faire. Tout ça, passera ! ”. Et d’un geste large, expressif, il m’a fait comprendre que “ ça ”, c’était ma déportation et la dictature et le sort noir de ce pays…

Je t’ai parlé de Chiquita une fois (cette nuit de janvier, où nous nous sommes disputés). Si tu la rencontres — je sais qu’elle te plaira, même si tu faisais alors le difficile — embrasse-la de ma part et dis-lui de faire attention. Moi, je ne perds pas mon courage. Pedro a raison, notre peuple en a tellement vu au cours de son histoire ! Ça passera, ça aussi ».

Juan essuya soigneusement ses lunettes, qui s’étaient embuées, et sourit. Bien-sûr qu’il se souvenait de Chiquita, et il était maintenant impatient de la connaître et de l’aider. Mais seul Alejo pouvait lui dire comment la trouver. Il fallait qu’il aille de suite le rencontrer à Pueblo Viejo.

Toute sa fatigue initiale et son amertume disparurent au moment où il mettait le cap, à pas rapides, vers l’agence des voyages la plus proche. Sur le chemin, il rencontra la même bande des jeunes et cette fois-ci une affection ressentie pour la première fois, un espoir torride ont envahi ses entrailles : peut-être que ces gamins rieurs appartenaient à « Chiquita » — comme on appelait, affectueusement, le réseau clandestin des étudiants démocrates…

Ródis Roúfos (1924-1972)

 
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